[1]Chargé de cours en
sciences politiques à Paris X, dernier livre paru
La philosophie
cannibale, Paris, éditions La Table Ronde,
2006.
[2]Derrida a-t-il pu dire
(2001, pp. 85,86) « (...) si je me méfie du terme
« liberté », ce n’est pas que je souscrive
à quelque déterminisme mécaniste. Mais ce mot me
paraît souvent chargé de présupposés
métaphysiques qui confèrent au sujet ou à la conscience
–c’est-à-dire à un sujet égologique(...)- une
indépendance souveraine par rapport aux pulsions, au calcul, à
l’économie, à la machine. (...) Si la liberté est un
excès de jeu dans la machine, de toute machine déterminée,
alors je militerai pour qu’on reconnaisse cette liberté et
qu’on la respecte, mais je préfère éviter de parler
de liberté du sujet ou de la liberté de l’homme ».
Le fait que Derrida « respecte » uniquement la
liberté comme « excès » parce qu’il
s’en « méfie » dans ce qu’elle
présuppose comme « indépendance souveraine par
rapport aux pulsions (...) » etc., dénote bien de sa
volonté, politique, de subordonner le penser aux stimuli internes et/ou
externes qui l’assaillent afin de réduire la souveraineté
supportant la liberté à son seul
« excès », évitant qu’elle
s’organise par la recherche de limite interne, –maîtrise de
soi-, et externe, -institutionnelle-, ou l’ordre social. En d’autres
termes, le propos de Derrida mettant en doute l’indépendance
souveraine du sujet en la subordonnant à un
« rapport » ou à un pur solipsisme ne relève
pas de la simple objection critique qui interpelle le contenu de telle saisie
mais qui conteste le fait même de saisir, surtout de manière
« souveraine ». Pour une explication plus exhaustive de
cette note, voir Oulahbib,
2003.
[3]Ainsi Jean Baudrillard
énonça (1995, p.151) : « (...) La règle absolue
de la pensée, c’est de rendre le monde tel qu’il nous a
été donné -inintelligible- et si possible un peu plus
inintelligible. (...) ».
[4] Lyotard, 1972,
p.15.
[5] «
Postmoderne
ne signifie pas récent. Il signifie comment l’écriture, au
sens le plus large de la pensée et de l’action, se situe
après qu’elle a subi la contagion de la modernité et
qu’elle a tenté de s’en guérir »,
Jean-François Lyotard, (1993, p.89). Voir sur la question de la
néomodernité notre article dans
Esprit critique :
http://www.espritcritique.org/0502/esp0502article04.html
[6] Lyotard, 1981, p.
313.
[7]Le livre de Fritz
Stern, (1961, 1990) montre bien comment, entre 1850 et 1922, des
idéologues, antisémites, allemands influents, comme Paul de
Lagarde, Julius, Langbehn, Arthur Moeller van den Bruck (auteur en 1922 du livre
Le Troisième Reich), détestent « par dessus tout
le libéralisme » (p.10), parce qu’il est
« à la base de la société moderne »
(ibid.). Ils « sont dégoûtés de la solitude, ils
désirent une nouvelle foi, une nouvelle communauté de croyants, un
monde aux normes établies sans incertitudes, une religion nationale qui
unisse tous les Allemands ». Stern fait état, d’une
« envie de fascisme » (p.6) qui s’affirme dans les
propos du poète autrichien Hugo von Hofmannsthal (p.13) :
« non pas la liberté, mais des liens communautaires
(
Bindung)...Le combat des Allemands pour la liberté n’a
jamais eu plus de ferveur et cependant eu plus de ténacité que ce
combat pour une véritable contrainte (
Zwang), ce refus de se
soumettre à une contrainte qui n’était pas assez
coercitive... Il a commencé comme une opposition interne à ce
soulèvement spirituel du XVI
ème siècle que nous
saisissons le plus souvent sous ses deux aspects, Renaissance et Réforme
(...) ».
[8]Raymond
Boudon (1971, p.31) a-t-il pu écrire : «
(...) l’analyse
sociologique se contente, aujourd’hui encore, de considérer les
corrélations simples entre variables, et d’en inférer
à des interprétations que l’instrument statistique
utilisé ne peut, en toute rigueur, ni confirmer ni infirmer. (...) » . Si l’on prend un exemple, celui de la propagation
généralisée des drogues douces, on s’aperçoit
que la corrélation entre origine sociale et consommation n’explique
en rien le pourquoi d’une telle addiction. De même la
corrélation entre la dette de certains pays du Sud et leur
pauvreté n’est pas pertinente si l’on ne tient pas compte du
degré de corruption de l’oligarchie en place alors que souvent dans
ce genre d’analyse, seul l’impact des variables nommées FMI
et Banque Mondiale est pris en compte
en tant que " structure
causale " ( Boudon, idem, p.28), ce qui est réducteur et en tout
cas n’aide guère à l’appréhension
d’ensemble du fait social qu’est la misère du
monde...L’exemple actuel de l’Algérie le démontre
amplement : le passé colonialiste ne peut expliquer
à lui
seul les dérives de l’oligarchie en place.
[9]Lyotard (1994, pp.18, 36)
n’a eu de cesse d’opposer science et narration, la première
dénigrant la seconde : "Le scientifique s’interroge sur la
validité des énoncés narratifs et constate qu’ils ne
sont jamais soumis à l’argumentation et à la preuve. Il les
classe dans une autre mentalité : sauvage, primitive,
sous-développée, arriérée, aliénée,
faite d’opinions, de coutumes, d’autorité, de
préjugés, d’ignorances, d’idéologies. Les
récits sont des fables, des mythes, des légendes, bon pour les
femmes et les enfants. Dans les meilleurs cas, on essaiera de faire
pénétrer la lumière dans cet obscurantisme, de civiliser,
d’éduquer, de
développer ".
[10] Oulahbib, 2005.
[11] Il semble
bien en effet que Weber prend bien soin de spécifier que (1995, tome 1,
§ 1, A, paragraphe 3, pp. 31, 32) "(...) la construction d’une
activité strictement rationnelle en finalité sert (...) de "
type " (
Idealtypus) à la sociologie, afin de
comprendre l’activité réelle, influencée par des
irrationalités de toutes sortes (affections, erreurs), comme une "
déviation " par rapport au déroulement qu’il aurait fallu
attendre dans l’hypothèse d’un comportement purement
rationnel. C’est
dans cette mesure et uniquement pour ces raisons
de convenance méthodologique que la méthode de la sociologie
« compréhensive » est
« rationaliste » ».
Dans ces conditions
lorsque Weber parle de « raison » il s’agit pour lui
d’en « comprendre » (chapitre 1er paragraphe 5, id, p.
34) ce qu’il appelle la « motivation » (id, p. 34)
:
« Nous « comprenons » parce que saisissons
la motivation (
motivationsmässig), le sens qu’une personne a
associé à la proposition 2x2=4 qu’elle prononce ou
qu’elle a écrite, à cet instant précis et dans ce
contexte (...). Nous comprenons le mouvement du bûcheron ou l’acte
d’épauler un fusil non seulement actuellement mais dans sa
motivation, si nous savons que le bûcheron accomplit son acte soit pour
gagner sa vie, soit pour des besoins personnels, soit pour des raisons de
santé (forme rationnelle), ou bien par exemple parce que,
énervé, il « abréagit » (forme
irrationnelle) ».
La « raison » et la
« motivation » sont alors
« comprises » en tant que « sens »
d’un « ensemble significatif » (Para. 7, Id, p. 38)
qui
associe une «
activité humaine »
(Para.4, Id, p. 32) soit comme « moyen », soit comme
« fin », orienté en direction d’un
«motif » (Para. 7, Id, p. 38) :
« Nous
appelons « motif » un ensemble significatif qui
semble constituer aux yeux de l’agent ou de l’observateur la
« raison » significative d’un
comportement ». Ainsi, du point de vue scientifique –car
c’est à partir de celui-là qu’énonce Weber, il
s’agit d’appréhender le terme de
« raison » en tant que cohérence de moyens qui va
servir d’étalon de mesure entre tel acte et son auteur puisque le
terme de « raison » agit
aussi en tant que
finalité. C’est-à-dire but, motif, s’insérant
dans une motivation, à savoir « un sens associé
à » comme le relève Weber plus haut, effectué
empiriquement par l’auteur de l’action, et, ainsi, saisissable comme
intentionnalité.
Autrement dit, deux sens du terme
« raison » désignent moyen et fin. La séquence
en est la suivante : le fait d’agir
matérialise telle
action. Il s’effectue, sauf exception, à partir d’un
moyen : une élaboration d’un plan, et donc d’une
cohérence, dont l’objectif final ou la motivation,
c’est-à-dire le
sens associé, sera de satisfaire tel
ou tel « besoin » ou
fin. Même si certains
peuvent être « irrationnels » précise Weber
plus haut. (Voir également les travaux de Boudon (par exemple 1977, 1986,
1992, 1995...) qui développent ces
définitions).
[12] Ainsi
Baechler lorsqu’il veut ontologiquement définir "le régime
naturel" de "la vie humaine" souligne (2000, p.29) : " Le régime
n’est pas naturel, au sens où cette solution serait inscrite dans
les gènes et deviendrait un invariant de l’espèce, mais au
sens où c’est la solution la plus universelle du fait de son
efficacité. " (Voir aussi pp. 435-436). Voir également le livre de
Murray Rothbard,
L’éthique de la liberté, dans lequel
l’auteur tente de réhabiliter l’idée que les notions
de "nature de l’homme" et de "loi naturelle" peuvent être
appréhendées dans leur spécificité par la raison
sans avoir recours à un argumentaire religieux. (1982), Paris,
Les
Belles Lettres, 1991.
[13] Voir les travaux de Maine de Biran, en particulier
, Le fait primitif du sens
intime in
La vie intérieure, Paris, Payot, 1995, p. 53 et
suivantes. Biran, remarque Pierre Janet, disait que le « sentiment de
la liberté et le sentiment même de l’existence ne peuvent pas
être mis en question au moment de l’effort
moteur » (Janet,
De l’angoisse à
l’extase, Paris, Société des amis de P. Janet, 1975, T.2
p. 111). Biran ajoute : « Le sens interne de l’effort ne
peut au contraire être mis en cause que par cette force intérieure
et
sui generis que nous appelons volonté avec laquelle
s’identifie complètement ce que nous appelons notre
moi » (Biran,
op. cit., p.
59).
[14] 1926.
[15]Pour une explication
détaillée de ces concepts, Oulahbib 2005, reprenant nos articles
parues sur
Esprit critique :
http://www.espritcritique.org/0410/index.html
[16] Le concept d’auto-développement avancé par Nuttin (1991, p.
288-290) voir également Oulahbib,
http://www.espritcritique.org/0410/index.html) est un concept plus large que celui dit de l'auto-organisation avancé par
la pensée systémique en ce que le premier n'a pas comme seul
dessein l'équilibre fermée de sa propre organisation, à
l'instar des systèmes biologiques premiers que le concept
d
'homéostasie caractérise (Nuttin,
ibid., 1980, p.
224-226), car il interagit avec ce qui n'est pas lui. Ce qui implique par
exemple de ne pas l'absorber dans l'interaction. L'auto-organisation est donc
plutôt la base statique de tout existant. Alors que
l’auto-développement est son élément dynamique.
L'estimation sociologique dans ce cas, interroge le sens de cette dynamique et,
précisément, ne peut pas
réduire l'humain au vivant.
Et donc la société humaine à la société
animale...
.C'est d'ailleurs, semble-t-il, l'objection de Marx à
Darwin, même si Marx a lui-même procédé ainsi sur un
autre plan en réduisant l'humain à l'histoire, évacuant
alors la réalité spécifique de la nature de l’homme,
celle justement permettant le développement de toute histoire
possible.
[17] Heidegger
pouvait dire à ce propos dans
Contribution à la question de
l’être, (Paris,Questions 1, Gallimard, 1979, p.
240) : « (...) Il est d’un grotesque à peine
surpassable de proclamer que ma tentative de pensée est la
démolition de la métaphysique et dans le même temps de se
maintenir grâce à cette tentative sur des chemins de pensée
et dans des représentations que l’on a empruntés (je ne dis
pas dont on s’avoue redevable) à cette prétendue
démolition. La question ici n’est pas qu’il faille dire
merci, mais qu’il faut réfléchir. Or
l’irréflexion a commencé déjà en 1927
, avec la mécompréhension superficielle de la
Destruktion exposée dans
Sein und Zeit, qui ne connaît pas
d’autre désir, en tant que Dé-construction de
représentations devenues banales et vides, que de regagner les
épreuves de l’être qui sont à l’origine celles
de la métaphysique.
(...) ».
[18] Oulahbib,
http://www.espritcritique.org/0410/index.html
[19] Ainsi Weber a-t-il pu souligner : « La « soif
d’acquérir », la « recherche du
profit », de l’argent, de la plus grande quantité
d’argent possible, n’ont en eux-mêmes rien à voir avec
le capitalisme. Garçons de cafés, médecins, cochers,
artistes, cocottes, fonctionnaires vénaux, soldats, voleurs,
croisés, piliers de tripots, mendiants, tous peuvent être
possédés de cette même soif –comme ont pu
l’être ou l’ont été des gens de conditions
variées à toutes les époques et en tout lieu, partout
où existent ou ont existé d’une façon quelconque les
conditions objectives de cet état de choses. Dans les manuels
d’histoire de la civilisation à l’usage des classes
enfantines on devrait enseigner à renoncer à cette image
naïve. L’avidité d’un gain sans limite n’implique
en rien le capitalisme, bien moins encore son “ esprit ”.
(...). (Ce) qui fait le caractère spécifique du capitalisme
–du moins de mon point de vue- (c’est) l’organisation
rationnelle du travail (...) ».
L’éthique protestante
et l’esprit du capitalisme, Paris, Plon, 1964, pp.14-15, note 1,
pp.15-16.
[20] Dans ces
conditions, il semble bien que chez Marx sa critique de l’économie
politique est moins l’expression d’une recherche qui viserait
à dépasser le capitalisme vers plus de modernité, que la
nécessité de
sortir de celle-là. Certes, chez Marx,
Engels, et chez Lénine, il était pourtant question d’en
retenir quelques aspects, et précisément la science et la
technique. Mais, pour l’essentiel, en particulier le
« rapport social », ils avaient surtout en vue la
destruction des fondements mêmes du monde moderne puisque celui-ci est
censé aggraver l’inégalité entre les hommes.
C’est-à-dire
la séparation entre la ville et la campagne,
et ce qui la soutient : la division sociale du travail où les
liens tissés dans les corporations ou métiers tendent à
déterminer de plus en plus les liens de filiation.
En fait, il
semble bien que Marx, y compris celui de la maturité (1848), reste sous
l’emprise du romantisme allemand idéalisant les liens
communautaires.
Sa critique du capitalisme, auquel la modernité est
réduite, vise au fond à la création d’une
société néo-naturaliste dans le sens où les hommes
se définiraient non plus en fonction du travail fourni (stade socialiste)
mais du besoin en général (stade communiste).
Ce qui renvoie
nécessairement à des rapports inter-humains qui ne seraient plus
médiatisés par l’échange d’objets ou de
services, mais par la confrontation nue des besoins, c’est-à-dire
de désirs qu’aucune limite
« superstructurelle » ne pourrait contenir. Ils
déboucheraient dans ce cas, et nécessairement, sur une obligation
d’acquiescer au désir de l’autre sous peine de
« véhiculer encore l’idéologie
bourgeoise » ou du moins ses métastases. Nous sommes bien loin
de la modernité comme horizon
de plus en plus naturel du
choix des liens internes et externes dans ce cas. Du moins si
celle-là n’est pas réduite à la science et à
la technique. Ni même d’ailleurs à la ville et à la
division sociale du travail qui la sous-tend par le biais des corporations ou
métiers. Puisque nous avons vu que ce qui fonde la modernité,
c’est la Ville, comme espace de démocratisation et de
libération envers les liens communautaires qui deviennent aussi choisis
plutôt que seulement
perpétués.
[21] « (...) il se trouve que chaque individu manifeste dans certains au moins
de ses choix un certain degré de stabilité temporelle à
court terme et une certaine cohérence d’une situation à une
autre, constats qui interdisent de considérer ces choix comme des aspects
aléatoires de la conduite. Il en est peut-être ainsi, plus
fondamentalement, en ce qui concerne des aspects communs à des choix se
manifestant à des âges différents et à propose de
conduites différentes. On pourrait mentionner, à titre
d’hypothèses, un mode de fonctionnement plutôt global ou
plutôt analytique, une orientation préférentielle vers les
personnes ou vers les choses, une acceptation ou un refus du risque, une
priorité accordée au recueil d’information ou à
l’émission de réponses, etc. (...).
Il fallait
étiqueter d’un mot cet objet. Nous avons choisi le terme
conation, mais nous aurions sans doute du mal à justifier ce choix de
façon tout à fait convaincante...si une justification convaincante
était nécessaire en matière d’étiquetage,
surtout dans un domaine où la terminologie est d’une extrême
fluidité. Essayons cependant de donner nos raisons.
Si le mot
“ conation “ s’applique à la manifestation active
d’une tendance, il peut, nous semble-t-il, être utilisé pour
désigner l’orientation des conduites. Le terme dénote aussi
un effort exigé par cette manifestation. Cette dénotation est
acceptable ici : la mise en oeuvre de façon suffisamment durable et
cohérente, sur un matériel et dans une direction
déterminés, de la machine cognitive suppose bien qu’une
certaine difficulté adaptative existe dans la situation
considérée et que le sujet agisse pour la vaincre. (...) »
in Maurice Reuchlin, 1990, (p. 10-11).
[22] Oulahbib, 2006,
également 2003 et
2002.
[23] Fayard, 1996.