Comment Michel Onfray réarme la philosophie contre Freud, et derechef contre Dieu

Alain Jugnon

«La liberté est une matière dont les phénomènes singuliers sont les individus.»
Novalis

Le crépuscule d’une idole est un titre nietzschéen, et c’est bien le titre qu’il faut au nouveau livre de philosophie de Michel Onfray. C’est un beau et bon titre pour casser une idole, une idole de plus pour Onfray : après Dieu, Freud.
Freud lui-même n’en aurait pas voulu à Onfray. Entre lui et Dieu, idoles autoproclamées, il est entendu que les déconstructeurs égaliseront et ravaleront en grand et de droit. Ce n’est pas pour leur déplaire : il y a un effet de la philosophie que les maîtres anciens doivent à nouveau craindre de la part de la modernité. Le jeu est d’abord politique et la pensée en première instance féroce.
Michel Onfray sait cela et a donc toutes les raisons de vouloir en finir avec Freud. Le freudisme comme le monothéisme ont encore de beaux jours devant eux, mais grâce au livre d’Onfray la philosophie y aura gagné de la critique et de la clinique, c’est le métier qui veut cela.

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Stéphanie Couderc-Morandeau, Philosophie républicaine et colonialisme

Angèle Kremer Marietti
Stéphanie Couderc-Morandeau, Philosophie républicaine et colonialisme.
Origines, Contradictions et échecs sous la IIIè République. Paris, L’Harmattan, 2008.

Philosophie républicaine et IIIè République vont de pair, inspirées l’une et l’autre par le rationalisme et le positivisme, et ensemble, comme d’un même parti pris, elles conditionnèrent l’apogée de la colonisation française. Stéphanie Couderc-Morandeau a eu le courage de se lancer à l’assaut d’un tel complexe fait à la fois de conquête et de refondation. On peut dire qu’elle a réussi à cerner cette question épineuse et encore douloureuse chez certains peuples.
L’auteur qu’il faut donc remercier pour cette étude ambitieuse annonce quel en est l’objectif : expliquer les rapports de la philosophie républicaine, c’est-à-dire une « philosophie de la connaissance », et de la question coloniale. À travers les méandres de l’histoire et de l’idéologie, sont démêlées les divergences entre un idéal colonial, prometteur de progrès, et une pratique coloniale, souvent arbitraire. L’action de coloniser méritait compréhension ainsi que toutes les décisions éthico-politiques qu’elle suscita.

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Le sens de la perception chez Wittgenstein

Chiara Pastorini

Aborder la question du sens de la perception chez Wittgenstein conduit à s’interroger à plusieurs niveaux. Tout d’abord, il faut se demander s’il y a un sens à parler de perception chez le philosophe et, dans le cas, essayer d’en cerner les termes et les contours. En deuxième lieu, et c’est là un point plus important, la question est de savoir s’il est possible de parler de perception en termes de sens; autrement dit, si la perception a une signification et, le cas échéant, quels sont les termes à travers lesquels analyser cette dimension sémantique de la sensibilité. Cette interrogation n’implique pas seulement une enquête sur les rapports entre la perception et le sens, mais aussi entre la perception et les dimensions autres de notre rapport au monde telles que le langage et la pensée.

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Vive la Tunisie!

Éditorial par Angèle Kremer Marietti et Thierry Simonelli

C?est avec un immense plaisir que nous voulons honorer la Révolution tunisienne, l?événement historique le plus marquant et le plus prometteur de l?actualité humaine. Nous reconnaissons aussi cette révolution pour le sens
philosophique qu?elle porte et la valeur humaine qu?elle symbolise aux yeux du monde, au seuil de la nouvelle année. Nous avons toujours été heureux et fiers de pouvoir accueillir dans notre revue électronique, lue dans le monde entier, les contributions de nos amies et amis intellectuels tunisiens.
Nous saluons avec enthousiasme et admiration la rapide et nette révolution du peuple tunisien, qui travaille actuellement à fonder le gouvernement futur qui sera le sien ! Un peuple s?est soulevé comme un seul homme avec une volonté unanime de conquérir une liberté qui lui fut si longtemps confisquée par la dictature, après la mise en place des justes institutions qui avaient été fondées, au sortir de la colonisation, par Habib Bourguiba.

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De Nietzsche à Kant : l’autonomie en Procès

Mohamed Ben Arous
Variations sur les ambiguïtés du concept d’autonomie:
polysémie et utilisation dans différents registres de la pensée et des pratiques sociales

Il est de prime abord loisible de constater le fait que nous avons affaire ici à un concept, à la fois polémique et libérateur, dont le déploiement souvent impulsif aiguille toute personne avide d’autodétermination, de liberté, de choix d’action, voire d’autarcie, face à l’engrenage d’un quotidien souterrainement régi par une logique de domination et de répression. La question de l’autonomie toucherait dans cette optique l’être humain au plus vif de sa chair, mais ceci pour des raisons multiples, voire contradictoires qu’il y a hic et nunc tout lieu de démêler.

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Qui est le Nietzsche de Heidegger?

Mohamed Ben Arous

I – Questionnements préliminaires:
Quel risque de déshonneur pourrait encourir Heidegger s’il ne réussissait pas à réintégrer Nietzsche dans l’idéologie de l’Université allemande ? Quel butin espérait-il rapporter en s’attaquant aux ruches de la pensée nietzschéenne ? Les dialogues post mortem dont les instances intermittentes renvoient sans cesse à l’omnipotence du dispositif heidéggerien sembleraient n’être qu’une re-production de l’oeuvre émiettée de Nietzsche, détournée forcément de ses intentions les plus authentiques.
Certes, le corpus nietzschéen persiste à jamais comme un foyer de résistance témoignant de la joute livrée par le ratissage éclectique de Heidegger qui n’ y cherchait que ce qu’il avait décidé y trouver. De ce point de vue, Heidegger nous semble avoir commis à l’égard de Nietzsche le péché caractéristique de l’intellectus sibi permissus. Pourrions-nous, alors, nous fier à la projection heidéggerienne pour percer et élargir ou – pour parler comme Michel Foucault – conjuer «(…) la danse bandissante de Nietzsche.»1?

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Giorgio Colli et la non-philosophie

Adrian Mihai
Centre des Études Classiques, Université de Montréal

S’il est surtout connu comme éditeur de l’oeuvre complète de Friedrich Nietzsche, réalisée en collaboration avec Mazzino Montinari, les Sämtliche Werke. Kritische Studienausgabe (KSA) en 15 volumes1 Giorgio Colli (1917-1979) se distingue néanmoins comme un penseur à part entière, dans la tradition des Upanishad, des présocratiques, de Schopenhauer et de Nietzsche. Apprécier sa pensée en quelques pages est chose impossible ; son oeuvre est trop considérable, trop originale, aborde trop de sujets divers pour pouvoir se résumer aussi brièvement. Le but de cette étude est de présenter brièvement quelques doctrines clés afin de faciliter la compréhension de sa philosophie.

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La définition éclectique du mouvement chez Walter Burley

Alice Lamy
Agrégée de lettres classiques et docteur en philosophie

Au XIVe siècle, Walter Burley conteste les positions de Guillaume d’Ockham sur plusieurs réductions ontologiques en philosophie naturelle, et en particulier sur le mouvement. La notion est centrale dans la conception de la nature chez
Aristote mais présente des zones d’ombre sur le caractère successif ou permanent de son essence. Averroès, puis les médiévaux dans leurs différentes réceptions n’ont pas manqué de le mettre en évidence. Walter Burley présente
une conception instable du mouvement, tantôt averroïste, tantôt aristotélicienne, tantôt proche de ses prédécesseurs. Le débat contre Ockham vient radicaliser sa conception. Dans ses réfutations, Burley aboutit à une
conception très réaliste de l’être du mouvement.

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La réception médiévale des notions de continuité et de contiguïté selon Aristote et Averroes dans la structure de l’infini : l’exemple de Walter Burley

Alice Lamy
Agrégée de lettres classiques et docteur en philosophie

Au xive siècle, Walter Burley conteste la position de Guillaume d’Ockham sur la catégorie de quantité. Le débat, dans l’oeuvre de Burley, s’oriente principalement sur l’existence des indivisibles et leur rôle dans la structure des corps continus à l’infini. Afin de présenter la nature du point, de la ligne et de la surface sur les différentes dimensions du corps continu, et d’étudier leurs conditions d’indivisibilité, Burley recourt aux notions de continuité et de contiguïté définies par Aristote avec certaines ambiguïtés, et interprétées de façon originale par Averroès. Le débat contre Ockham sur les indivisibles contraint Burley à consolider ses démonstrations sur le fait que les indivisibles ne sont pas des parties du corps mais bien des limites sans lesquelles le corps ne pourrait être ni continu ni divisible à l’infini. Burley adopte alors les notions de continuité et de contiguïté aristotélicienne comme averroïste, même si elles
présentent des divergences et adopte une position éclectique, radicalisée par l’urgence des réponses qu’il veut produire face à son adversaire.

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Théorie des modèles

Angèle Kremer Marietti

Dans son livre sur la théorie physique, Pierre Duhem1 examinait les questions de l’explication, de la classification, et de l’histoire des sciences, ainsi que celle des modèles mécaniques. Il évaluait l’usage des modèles mécaniques du point de vue de leur fécondité (ch. IV). Ainsi, le modèle était considéré par Duhem comme un élément typiquement anglais. Pour lui, le physicien français ou allemand, Poisson2 ou Gauss3 1 La Théorie physique Son Objet. Sa Structure. 1ère éd. 1906, 2è éd. revue et augmentée, Paris, Marcel Rivière, 1914. 2 S.D. Poisson (1781-1840). 3 C.F. Gauss (1777-1855). , est en présence d’abstractions: un point matériel, une charge électrique, la force à laquelle est soumis le point matériel. En ce sens, la théorie de l’Électrostatique est un ensemble de notions abstraites et de propositions générales. Au contraire, en ce qui le concerne, le physicien anglais va se créer un modèle pour se représenter mentalement les phénomènes qui se déroulent réellement. Faraday va construire le modèle des actions électrostatiques, qui sera admiré par Maxwell et par toute l’école anglaise.

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